Analyse · Langue et culture

Le français doit rester une langue de pensée

À l’ère des modèles de langage, la vitalité du français dépend des voix, des œuvres et des connaissances qu’il permet de faire entendre.

Dans ce texte

Défendre le français à l’ère de l’IA suppose de se demander quelles pensées, quelles œuvres et quelles expériences pourront s’y exprimer. La présence d’une langue dans une interface ne suffit pas à garantir la vitalité de sa vie intellectuelle.

Une langue ne se réduit pas à une sortie de modèle

Un système peut produire un texte grammaticalement correct en français. Cela ne dit pas encore quelles références il rend familières, quelles distinctions il efface ou quelles manières de raconter il privilégie. La fluidité invite à la confiance ; elle ne garantit ni la précision d’un raisonnement ni la diversité des expériences représentées.

Mon attachement à cette question remonte à une réflexion menée pendant mes années à Sciences Po sur la langue, l’écriture et le rayonnement français. La Pléiade lui donne aujourd’hui un prolongement : comment garder une capacité de formulation personnelle dans un environnement où les premières versions deviennent immédiatement disponibles ?

Il serait excessif d’en déduire que parler une langue enferme dans une vision du monde ou que le français serait seul capable de certaines idées. La traduction, les emprunts et les rencontres enrichissent la pensée. Je défends une autre proposition : la pluralité des lieux où l’on écrit, discute et transmet contribue à la pluralité des questions que l’on peut poser.

Les catégories voyagent avec les corpus

Le travail de Névéol et de ses coauteurs sur French CrowS-Pairs montre pourquoi une évaluation conçue en anglais ne se transpose pas mécaniquement au français. Leur jeu de données de 2022 comprend 1 679 paires de phrases ; sa construction conduit à examiner des stéréotypes et des particularités culturelles américaines. L’étude relève des préférences stéréotypées dans quatre modèles évalués. [1]

Ces modèles et cette tâche ne sont pas ceux de tous les assistants actuels. Cette recherche ne mesure pas la diversité de la pensée française. Elle éclaire un problème de méthode : traduire des mots ne suffit pas à transposer un contexte social. Une institution, une histoire politique ou une manière de désigner les groupes peuvent changer le sens de ce que l’on prétend mesurer.

Pour La Pléiade, cela ouvre une question intellectuelle : lorsque nous utilisons une formulation proposée, savons-nous quelles catégories elle présuppose ? L’enjeu est particulièrement sensible dans les textes qui décrivent la société, l’éducation ou l’action publique. Un vocabulaire apparemment neutre peut orienter les alternatives envisagées.

La facilité d’écrire peut ouvrir des portes

L’assistance à l’écriture peut aider une personne à entrer dans une discussion dont les codes lui étaient difficiles. La traduction peut faire circuler un travail, une reformulation peut rendre une idée plus accessible, une transcription peut faciliter un accès à des documents. Ces possibilités doivent être prises au sérieux.

La Bibliothèque nationale de France décrit par exemple les usages de la reconnaissance de caractères et de la fouille de documents pour explorer ses collections. Ce travail rend consultables des matériaux auparavant difficiles à parcourir. Il ne s’agit pas seulement de produire de nouveaux textes : l’IA peut aussi contribuer à retrouver des voix anciennes et à élargir les sources disponibles. [2]

Le risque d’uniformisation et la possibilité d’un élargissement culturel peuvent donc coexister. Lequel domine dépend des corpus, des usages, de la formation des lecteurs et des conditions dans lesquelles les auteurs travaillent.

Une amélioration individuelle, une convergence collective ?

Doshi et Hauser ont étudié expérimentalement l’aide d’idées générées par IA à l’écriture de récits courts. Leur article de 2024 rapporte une amélioration des évaluations de créativité individuelle, accompagnée d’une plus grande similarité des productions assistées. [3]

Il serait abusif d’en faire une loi générale sur la littérature ou une preuve du déclin du français. L’expérience porte sur une tâche précise. Elle rend néanmoins pensable un paradoxe : une aide appréciée séparément par chaque auteur peut réduire certaines différences à l’échelle d’un ensemble de textes.

Ce paradoxe invite à examiner ce que les outils proposent avant que l’auteur ait exploré ses propres chemins. Préserver une voix peut demander de commencer par une intuition, une observation ou un désaccord personnel, puis d’utiliser l’assistance pour mettre cette pensée à l’épreuve. La nouveauté n’est pas toujours le texte le plus immédiatement fluide.

La francophonie ne doit pas devenir une périphérie

Une ambition française qui ignorerait la diversité francophone reproduirait une partie du problème qu’elle entend résoudre. Quels usages du français sont représentés ? Qui choisit les textes de référence, les accents reconnus, les expressions considérées comme des erreurs ? Les communautés concernées doivent pouvoir intervenir dans ces choix.

La feuille de route de l’UNESCO sur le multilinguisme numérique place notamment la participation des communautés et la gouvernance de leurs données linguistiques au cœur de ses orientations. Il s’agit d’un cadre d’action, pas d’une démonstration d’efficacité. Il donne une portée collective à la question de la représentation des langues. [4]

Développer des ressources françaises peut contribuer à un espace plurilingue plus riche. Cela suppose de discuter les droits des auteurs, la provenance des matériaux, la rémunération de la création et l’accès aux résultats. La souveraineté culturelle engage les personnes qui font vivre la langue autant que ceux qui possèdent les infrastructures.

Que faudrait-il observer ?

Mon inquiétude serait confortée si, dans des corpus comparables, les voix, les références et les formes d’argumentation se ressemblaient davantage sans que les auteurs aient choisi cette convergence. Elle serait affaiblie si l’assistance permettait durablement à des publics plus divers de publier, de contester et de faire circuler des œuvres singulières.

Pour examiner ces possibilités, les seuls classements de performances linguistiques sont insuffisants. Il faut aussi lire les textes, écouter leurs auteurs, suivre les sources utilisées et comparer les possibilités d’accès. Les outils d’évaluation doivent eux-mêmes rester discutables.

L’hommage de La Pléiade aux poètes de la Renaissance prend ici son sens : enrichir les moyens d’expression d’une langue vivante. Notre rayonnement dépendra des œuvres et des connaissances que nous rendrons possibles, de la qualité de nos controverses et de notre aptitude à accueillir d’autres voix.

Sources et périmètre

  1. Aurélie Névéol, Yoann Dupont, Julien Bezançon et Karën Fort, French CrowS-Pairs, ACL, 2022, p. 8521–8531. Évaluation de biais sur des modèles et un corpus déterminés.
  2. Bibliothèque nationale de France, L’intelligence artificielle au service de la Bibliothèque et de ses usagers. Présentation institutionnelle d’usages documentaires.
  3. Anil R. Doshi et Oliver P. Hauser, Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content, Science Advances, 2024. Expérience sur des récits courts ; portée distincte d’un diagnostic général sur la culture.
  4. UNESCO, Global Roadmap for Multilingualism in the Digital Era, 2025. Cadre d’action sur la présence numérique des langues et la participation des communautés.

Sources consultées le 22 octobre 2026. Les propositions culturelles et les hypothèses exposées sont celles de l’auteur.


Ce texte engage son auteur. Il n’a pas fait l’objet d’une validation scientifique par le comité de La Pléiade.

Pour citer : Abdelaziz Lachiheb, « Le français doit rester une langue de pensée », La Pléiade, 22 octobre 2026. Lien permanent.