Analyse · Pouvoir et institutions

Agents IA : à qui confions-nous le pouvoir d’agir ?

Le mandat, les accès et le droit au réexamen : trois dimensions pour penser la délégation de pouvoir aux agents IA.

Dans ce texte

Un agent capable d’agir en notre nom engage davantage qu’une qualité de réponse. Il reçoit une part de notre pouvoir. Ma thèse est qu’une délégation à l’IA doit être jugée à la possibilité réelle de la limiter, de la comprendre et de la reprendre.

Du conseil à l’action

Un outil qui estime un risque, un modèle qui rédige un courrier et un agent qui le transmet ne produisent pas les mêmes effets. Le premier propose une appréciation ; le deuxième formule ; le troisième intervient dans une relation avec autrui. Le passage à l’action change la nature de la confiance accordée au système.

Le mot « agent » recouvre pourtant des dispositifs différents. Dans une présentation technique de 2024, Anthropic distingue les parcours organisés à l’avance par du code des systèmes où le modèle choisit dynamiquement ses étapes et ses outils. Cette distinction, proposée par un fournisseur, aide à préciser le débat ; elle ne constitue pas une définition juridique ni une mesure de l’autonomie réelle d’un produit. [1]

Considérons une situation hypothétique : un agent prépare une demande de financement public. Il rapproche des pièces, recherche les règles applicables et propose une réponse. Tant qu’il rassemble des informations, son erreur reste susceptible d’être discutée dans un dossier de travail. S’il modifie les données de référence ou notifie un refus, cette erreur peut produire des conséquences avant même d’être identifiée. Les deux usages ne devraient pas être évalués à partir de la seule précision moyenne du modèle.

Le pouvoir commence avec les accès

Les discussions sur l’identité numérique m’amènent à une question souvent laissée dans l’ombre : au nom de qui l’agent intervient-il ? Utilise-t-il les droits de la personne qui l’a sollicité, ceux d’un service entier ou des permissions propres ? Un objectif banal peut devenir sensible lorsque les accès nécessaires pour le poursuivre sont trop larges.

La sécurité rejoint ici la philosophie politique de la délégation. Il faut pouvoir distinguer un mandat de son interprétation. « Préparer une réponse » n’équivaut pas à « engager une institution ». La limite doit exister dans les possibilités d’action du système, pas seulement dans une consigne qu’il pourrait mal appliquer.

Le benchmark de recherche WASP étudie des attaques par lesquelles des contenus rencontrés sur le Web tentent de détourner des agents de leur tâche. Il s’agit d’un environnement d’évaluation isolé, pas d’une mesure de la fréquence des incidents chez les utilisateurs. Il rend néanmoins concret le problème suivant : une information consultée peut chercher à se faire passer pour une instruction. [2] Dans un système doté d’accès étendus, la frontière entre lire et agir devient décisive.

La signature humaine peut devenir un alibi

Maintenir une personne dans le circuit ne suffit pas à préserver son autorité. Il faut qu’elle dispose du temps, des connaissances et des informations nécessaires pour contester la proposition. Une validation demandée après une série d’actions irréversibles n’a pas la même portée qu’un arbitrage avant engagement.

Le Défenseur des droits a consacré en 2024 un rapport aux algorithmes et systèmes d’IA dans les services publics. Il insiste sur l’effectivité des garanties accordées aux usagers. Ce document porte plus largement sur les décisions administratives et ne décrit pas exclusivement des agents autonomes. Il fournit un point d’appui institutionnel pour déplacer l’attention vers la personne qui subit les conséquences d’une décision. [3]

Un usager peut-il comprendre les motifs qui lui sont opposés, apporter un élément nouveau et obtenir un véritable réexamen ? Ces questions donnent un contenu à la responsabilité. Le journal technique des opérations peut contribuer à l’explication ; il ne remplace pas une réponse intelligible à la personne concernée.

L’objection : la délégation peut élargir la liberté

Il serait réducteur d’associer toute autonomie technique à une dépossession. Un agent peut, dans certaines conditions, rendre une démarche accessible à quelqu’un qui ne parvient pas à la réaliser seul, rapprocher des informations dispersées ou libérer du temps pour une situation difficile. Ce sont des possibilités à éprouver, pas des bénéfices garantis.

La question devient celle de leur répartition. Une assistance exigeante et personnalisée sera-t-elle accessible à tous ? Les personnes les moins bien équipées rencontreront-elles surtout des dispositifs de tri ? Une même technologie pourrait accroître le pouvoir d’agir de certains et rendre le recours plus difficile pour d’autres. Une évaluation par publics et par situations est donc plus éclairante qu’une moyenne générale de satisfaction.

La souveraineté a aussi une dimension matérielle

La capacité à reprendre une délégation dépend des compétences internes, de la documentation et des possibilités de changer de prestataire. Elle dépend aussi d’infrastructures. L’Agence internationale de l’énergie examine à la fois les besoins électriques liés à l’IA et ses usages possibles dans le système énergétique. Ses projections ne permettent pas d’attribuer un coût universel à chaque requête. Elles rappellent que l’expansion des usages engage des arbitrages matériels. [4]

Le coût pertinent d’une délégation comprend ainsi ses vérifications, ses erreurs et ses dépendances. Lorsqu’une procédure claire ou une règle simple suffit, l’ajout d’un agent complexe peut être difficile à justifier. La sophistication ne constitue pas en elle-même un progrès du service rendu.

Ce qui ferait évoluer cette analyse

Mon hypothèse serait confortée si des déploiements montraient une augmentation des validations de façade, des erreurs difficiles à contester ou une perte de capacité à fonctionner sans le fournisseur. Elle serait affaiblie par des observations durables montrant un meilleur accès au service, des reprises effectives par les agents humains et une autonomie accrue des usagers, y compris dans les cas difficiles.

Il faut donc observer les décisions réexaminées, les délais de correction, les personnes qui abandonnent et la compréhension des explications, en plus du temps gagné. Aucune enquête originale n’est présentée ici. Cette proposition de lecture vise à rendre la controverse vérifiable.

La France gagnerait à traiter le mandat donné aux agents IA comme une question publique : quels actes peuvent-ils accomplir, au bénéfice de qui, et devant quelle autorité leurs effets peuvent-ils être contestés ? Le progrès se mesure aussi à la possibilité de dire non et d’être entendu.

Sources et périmètre

  1. Anthropic, Building effective agents, 19 décembre 2024. Présentation technique d’un fournisseur ; distinction entre parcours prédéfinis et agents.
  2. WASP: Benchmarking Web Agent Security Against Prompt Injection Attacks, 2025. Prépublication et benchmark ; les attaques sont étudiées dans un environnement isolé.
  3. Défenseur des droits, Algorithmes, systèmes d’IA et services publics : quels droits pour les usagers ?, 13 novembre 2024. Rapport institutionnel.
  4. Agence internationale de l’énergie, Energy and AI, 10 avril 2025. Analyse et projections énergétiques, distinctes de résultats certains.

Sources consultées le 22 octobre 2026. Les cas hypothétiques et les propositions de l’auteur sont distingués des constats rapportés.

Prolonger la réflexion

L’institution signe encore. Qui prépare ses choix ? examine comment les systèmes d’IA participent à la construction des choix institutionnels.


Ce texte engage son auteur. Il n’a pas fait l’objet d’une validation scientifique par le comité de La Pléiade.

Pour citer : Abdelaziz Lachiheb, « Agents IA : à qui confions-nous le pouvoir d’agir ? », La Pléiade, 22 octobre 2026. Lien permanent.